Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Publications - Lettre Prometheus - Octobre 2016

llfpLoïk Le Floch-Prigent, ingénieur de formation, a été le Président de plusieurs fleurons industriels. Après avoir dirigé Rhône-Poulenc (1982 – 1986), il est nommé Président-Directeur-Général d’Elf-Aquitaine par le Président François Mitterrand en 1989. Il y restera jusqu’en 1993 avant de prendre la tête de Gaz de France de 1993 à 1996, puis de la SNCF.

Fervent promoteur de l’industrie, il publie en Janvier 2016 La bataille de l’industrie : la France va-t-elle la perdre ? Peut-elle la gagner ?, un ouvrage édifiant sur les enjeux de la politique industrielle, à l’heure où la France et l’Europe doivent faire face à des échéances capitales.

1. Quelle est la place de l’industrie dans l’économie française et européenne ?

L’industrie est le poumon qui apporte l’oxygène à tous les cœurs de l’économie, à tous les bassins d’emploi et aux consommateurs. Pourtant, elle a mauvaise presse. Prenons par exemple le cas de l’agrochimie.

Depuis déjà une vingtaine d’années, la chimie pour l’agriculture était pointée du doigt par les politiciens et les médias à cause de la nocivité des produits sur la santé humaine, les campagnes de presse se succédaient d’ailleurs, obligeant le principal fabricant français à retirer ses produits de la vente. Rhône-Poulenc, devenu en 2001 Aventis a donc été absorbé par Sanofi. Beaucoup ont été soulagés de voir, enfin, cet industriel s’éloigner du giron français.

Notre « champion » français a donc disparu, et les chimistes restant en France ont quelques produits qui servent aux agriculteurs mais ils n’ont pas la taille suffisante pour travailler en recherche sur des substituts aux produits considérés comme dangereux. Pendant ce temps-là, l’industrie correspondante se concentre encore plus dans le monde.

Cette année, trois pays de l’Union Européenne – la France, l’Italie et l’Espagne –, les producteurs de cerises, ont accepté la proposition de la Commission Européenne d’interdire le diméthoate, l’insecticide qui élimine la drosophile Suzukil et permet ainsi des récoltes abondantes. Pour les agriculteurs de la cerise, c’est une catastrophe ; leur récolte, si elle existe, sera divisée par deux ou par trois, et pour le consommateur les prix vont flamber. Ce produit, commercialisé par les Chinois, ceux de Pékin et ceux de Taiwan, n’ébranle pas la chimie européenne (essentiellement allemande désormais), et personne n’a, bien sûr, imaginé un substitut efficace au diméthoate ! Car, pour cela, bien en amont de la décision justifiée ou non, il aurait fallu qu’un champion de l’agrochimie français, italien ou espagnol, se mette au travail il y a une dizaine d’années ! Mais nous n’avons plus cette société dans notre escarcelle, nous pouvons faire de la « com’ », prendre des postures, soutenir que l’on a voulu protéger la santé des Français, et que cela vaut bien quelques sacrifices, mais tout cela c’est du pipeau. Si l’on veut vraiment protéger les consommateurs, il faut avoir des industriels qui s’en préoccupent et qui ont les moyens financiers d’anticiper les difficultés des agriculteurs à qui on tire un jour sous les pieds le produit pesticide qui leur permet de survivre, déjà difficilement !

2. En quoi l’industrie conditionne-t-elle notre indépendance ?

L’exemple d’Arabelle est frappant. « Arabelle » c’est le nom d’une turbine, d’un turbo-alternateur, qui transforme la chaleur des réacteurs nucléaires en électricité. Elle a été développée par Alstom avec l’aide de son grand client EDF et des laboratoires publics français, en particulier le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Cette adaptation au nucléaire d’une technique dont l’origine provient des centrales à charbon a demandé des années d’efforts de milliers d’ingénieurs et de techniciens, avec un savoir-faire incontestable puisque 40% des centrales nucléaires en fonctionnement dans le monde utilisent « Arabelle ».
Lorsque le projet de céder l’activité Energie d’Alstom à General Electric a germé début 2014, j’avais exprimé mon désaccord de voir partir un élément essentiel de notre indépendance énergétique fondée en grande partie sur le nucléaire, le turbo-alternateur « Arabelle » étant un élément capital. Il y en avait d’autres, comme les turbines hydrauliques où Alstom était également le premier mondial ! Par quelle aberration pouvait-on imaginer céder des positions d’excellence mondiale sans réagir !

La catastrophe est arrivée vite ! Après le départ des hauts responsables français de cet accord qu’ils ont défendu corps et âme, après avoir entendu qu’Alstom désormais « renforcé » selon les incantations de l’époque – alors que ramené à une monoculture ferroviaire cyclique il est devenu encore plus fragile –, vient le moment de discuter les prix de la maintenance des turbo-alternateurs installés dans les 58 réacteurs du parc nucléaire français. General Electric, ce n’est pas Alstom, ils ont acheté, ils sont propriétaires, peu leur importe que ces machines aient été développées en osmose entre EDF et Alstom, maintenant il faut payer le prix fort et rentabiliser au mieux l’investissement effectué l’année dernière !

On ne doit pas abandonner une technique de numéro 1 mondial quel qu’en soit le prix, car ensuite l’acheteur vous le fait payer !

3. Vous soulignez que la prise en compte du long terme est souvent absente en matière de politique ou de stratégie industrielle ?

J’ai beaucoup développé un grand nombre d’orientations industrielles mal étudiées et susceptibles de précipiter des chutes industrielles nombreuses venant se rajouter à celles de la cuvée 2015, une des pires années de notre histoire.

Pour un chef d’entreprise industrielle, la vision de l’avenir est un impératif absolu, on est en droit de la contester, mais son absence est dramatique. J’ai beaucoup insisté sur la conduite historique du Groupe Air Liquide dans l’excellence, et la démarche actuelle du Président pour racheter son complément, Air Products, aux USA démontre une ambition toujours vivante et parfaitement ciblée. J’ai compris que la Bourse tousse sur cette opération gigantesque, mais elle correspond à une vision de l’avenir à laquelle adhère l’ensemble des personnels de l’entreprise.

Dans l’automobile française, que ce soient Renault, Peugeot, ou les équipementiers Valeo, Faurecia ou Plastic Omnium, les anciens comme les nouveaux dirigeants démontrent tous les jours avoir une vision de l’avenir qui peut être contestée mais dont la logique apparait clairement à tous les observateurs et les professionnels.

Pourtant, c’est dans le domaine de l’énergie que cette vision de l’avenir est la plus confuse car l’Etat, je devrais dire les Etats, ont voulu intervenir en souhaitant se mêler de toutes les décisions industrielles avec leur incompétence coutumière. Ainsi les décisions absurdes sur les champs d’éoliennes en mer, les dérégulations idéologiques du secteur électrique, la volonté farouche d’investir sur l’EPR en Grande-Bretagne avant d’avoir résolu les problèmes techniques et industriels de la filière nucléaire, et l’interdiction de toute étude sur l’exploration du gaz et du pétrole de schiste en France… et l’incantation permanente sur « les emplois créés » dans les énergies renouvelables en refusant de distinguer entre les intermittentes et les autres sans avoir la moindre idée sur ce qu’est aujourd’hui la situation industrielle de la filière énergies renouvelables.

Nous sommes occupés à des problèmes bien plus urgents ; il est vrai que l’intendance suit toujours, que l’absence de politique de l’énergie et de transports ce n’est pas bien grave, cela attendra bien l’année prochaine, n’est-ce pas ? Pourquoi décider alors que personne ne le demande ? Laissons-nous bercer de l’illusion que le monde attend, comme nous tous, la prochaine élection présidentielle française, et qu’un avenir radieux nous attend demain tandis que les industriels de tous les pays se sont aussi arrêtés … Ils nous attendent, vous l’ignoriez ?

4. L’avenir est-il si sombre ?

Tout ce dont on parle aujourd’hui sur l’évolution du travail doit prendre en compte ce diagnostic : l’industrie est indispensable à notre survie collective, mais elle est en bouleversement profond avec l’arrivée du numérique qui transforme design, procédés et produits. C’est le point de départ indispensable à toute discussion sur notre avenir en tant que pays.

Après ce constat, il est nécessaire de définir une politique industrielle sur le long terme, qui soit claire et compréhensible. La France dispose encore d’atouts maîtres pour pouvoir redresser son industrie mais elle doit être soutenue.

Il ne faut pas se tromper d’objectif, je défends la compétition, l’autonomie des entreprises, la compétence nécessaire des dirigeants, leur responsabilité, mais des organisations irresponsables qui ne défendent que des « consommateurs » n’est-ce pas ignorer gravement l’évolution du monde et de l’industrie ? La société civile demande bien plus à l’avenir que des prix cassés, elle demande qu’on lui décrive comment on prépare l’avenir de l’énergie, des communications et des transports, et que les décisions qui soient prises aillent dans le sens du progrès et du respect des territoires. Il faut clarifier d’urgence qui a le souci de l’intérêt général, le long terme, si ce n’est pas l’Etat, ni le gouvernement, ni les administrations, ni les sociétés publiques, ni les sociétés privées ! Qui ?

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