Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Publications - Lettre Prometheus - Avril 2016

Terres raresLes terres rares sont un ensemble de 17 éléments chimiques regroupant les 15 lanthanides ainsi que l’yttrium et le scandium[1]. Ces éléments chimiques sont dotés de propriétés catalytiques, optiques, ductiles et magnétiques. Malgré leur nom, on trouve des terres rares un peu partout sur la surface du globe, mais leur extraction est difficile car elles sont très peu concentrées dans la couche terrestre.

Ces matériaux sont omniprésents dans la plupart de nos outils : téléphones, ordinateurs, télévisions, mais aussi dans des secteurs beaucoup plus stratégiques comme l’aviation, l’industrie de l’armement, les radars ou encore dans les secteurs environnementaux avec les éoliennes et les voitures hybrides. La demande en terres rares augmente de 6% par an[2] en raison de la place croissante de la haute technologie dans notre quotidien. En cinquante ans, la valeur de ces métaux a augmenté de 3000%[3] et 97% de la production mondiale provient aujourd’hui de la Chine[4]. Pas d’ampoules basse consommation sans terbium et le néodyme sert à fabriquer les aimants surpuissants des éoliennes. Les terres rares sont donc un enjeu pour la transition énergétique, pour les industries dites d’ « avenir » mais surtout pour les industries stratégiques. Pourtant la France reste à la traîne. Avec la chute des prix de ces matières premières, les terres rares constituent-elles un enjeu de puissance pour notre pays ?

Dans les années 80, les Etats-Unis dominaient ce marché avec plus de 50% de la production mondiale mais dans les années 90, la Chine a pratiqué une politique volontariste afin de développer ses gisements. Sa production s’accrut de 40% par an de 1978 à 1989[5].  Elle est donc rapidement devenue le premier producteur mondial de terres rares en passant de 27% à plus de 95% entre 1990 et 2011[6] pour parvenir aujourd’hui à 97% de la production planétaire. Bénéficiant d’une main d’œuvre moins chère et de normes écologiques plus souples que ses concurrents, elle en éradiqua la quasi-totalité par une guerre des prix destructrice. Les principaux importateurs en 2010 étaient les Etats-Unis, l’Europe et le Japon avec respectivement 24, 10 et 8% de cette demande[7].

La prise de conscience de la situation de monopole chinois fut réalisée en automne 2010 : deux mois de blocage des exportations des terres rares vers le Japon en raison d’un conflit bilatéral en Mer de Chine (îles Senkaku/Diaoyu). En 2009, alors qu’elle contrôlait déjà la quasi-totalité de la production mondiale, la Chine impose des restrictions dans le but annoncé de préserver leur exploitation ainsi que l’environnement. Les prix grimpent alors subitement (le prix du néodyme a été multiplié par 1000 entre août 2009 et 2011) au fur et à mesure que les quotas se durcissent. En quelques mois, les exportations chinoises chutent volontairement de 40%. L’Europe, les Etats-Unis et le Japon portent plainte pour pratiques « déloyales » devant l’OMC en 2012 qui condamne la Chine à lever ses restrictions, jugeant que le prétexte de préservation de l’environnement n’était pas suffisant pour l’instauration de tels quotas, la Chine ne l’appliquant pas à son marché intérieur. Ne laissant pas attaquer son monopole si facilement, la Chine le remplace par un système de licences d’exportations accordées aux producteurs chinois. Ainsi, elle garde encore aujourd’hui la mainmise sur le marché des terres rares.

Le prix des terres rares a chuté. Les principaux importateurs comme l’Europe, les Etats-Unis et le Japon ont mis au point des stratégies de diversification des approvisionnements. En effet, les terres rares sont présentes, en quantités inégales, mais sur l’ensemble de la surface du globe. Le principal gisement se trouve sans surprise en Chine, celui de Bayan Obo (48 millions de tonnes)[8] ; le deuxième est aux Etats-Unis avec le gisement de Mountain Pass (28 millions de tonnes)[9], fermé en 2002 pour protéger l’environnement et réouvert en 2012 ; le troisième plus grand est en Australie, le Mount Weld (971 000 tonnes)[10]. La France détient aussi d’importantes réserves, notamment dans la Zone Economique Exclusive de Polynésie, potentiellement la 3ème plus grande réserve mondiale[11]. Selon les recherches de l’universitaire japonais à l’origine de cette découverte, Yasuhiro Kato, l’exploitation de cinq kilomètres carrés de ces gisements les plus riches présents dans le Pacifique suffira à couvrir les besoins de l’industrie mondiale pendant un an[12]. Qu’attend la France ?

Notre pays paye sa négligence envers les terres rares. Longtemps, l’importation de Chine a été préférée car moins chère et moins coûteuse pour l’environnement. Cependant, en dépendant à 100% des importations, elle est devenue à la merci du monopole chinois. Les avantages comparatifs de Ricardo ne tiennent pas face à une situation de monopole, et la France, sur le secteur d’avenir, autant stratégique que politique, est restée impuissante face à la flambée des prix de 2010. La hausse des prix des terres rares a eu un impact doublement bénéfique pour l’économie chinoise : des coûts de production plus faibles pour les industriels locaux et l’accélération des transferts de technologies liés aux terres rares via l’augmentation des délocalisations des firmes étrangères sur son sol[13].

L’erreur serait de croire que, les prix ayant chuté, la question de l’approvisionnement n’est plus d’actualité. Bien au contraire, nos industries en restent dépendantes et nécessitent un approvisionnement sûr.

L’exploitation des terres rares représente toutefois un défi écologique. Parce qu’elles sont dispersées dans la roche, les terres rares nécessitent pour leur exploitation des bains d’acide et plusieurs opérations pour arriver à la pureté nécessaire pour son utilisation (99% minimum et jusqu’à 99,9999% pour les luminophores[14] par exemple). Peu respectueux de ces considérations, les villages au nord de Bayan Obo ont été rasés, les champs détruits par les déchets et les travailleurs des mines vivent dans un air saturé d’acide sulfurique. Un coût nécessaire à la compétitivité et à la guerre des prix qu’a lancé l’Empire du Milieu pour acquérir son monopole ? Le silence des ONG à ce sujet est d’ailleurs surprenant. D’ordinaire si promptes à alerter les opinions sur des dangers bien moins destructeurs de la mondialisation, elles restent ici étonnamment silencieuses. Un tabou volontaire ? Le néodyme[15] chinois est indispensable pour la construction des aimants des éoliennes. Greenpeace qui s’est proclamé porte drapeau de l’énergie éolienne et du développement durable se tait.

Des moyens d’extraction plus respectueux de l’environnement ont été mis en place, notamment aux Etats-Unis, condition sine qua non de la réouverture de Mountain Pass en 2012. La France peut donc le faire aussi et assurer ainsi son approvisionnement stratégique en préservant l’écosystème marin. Les Etats-Unis, la Russie, le Japon et, désormais même, la Chine cherchent à réapprovisionner leurs stocks stratégiques. Les cours remontent et les perspectives sont au beau fixe. Et si, pour les terres rares, l’Hexagone devenait le Milieu ?

Une réponse partielle a été apportée le 30 septembre 2015 : la France vient d’agrandir son territoire maritime de 500 000 km2[16]. Elle gagne des fonds marins et surtout leurs sous-sols au large de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Nouvelle-Calédonie, de la Guyane et des Iles Kerguelen. Elle devient donc propriétaire des fonds marins et de ses ressources, potentiellement riches en terres rares. La France bénéficie de la deuxième zone maritime derrière les Etats-Unis avec 10 millions de km2. Ce n’est que le début de la procédure car la France a déposé onze dossiers pour l’agrandissement de sa ZEE devant la Commission des Limites du Plateau Continental : quatre sont passées (Guyane, Martinique et Guadeloupe, Nouvelle-Calédonie, îles Kerguelen[17]) et, en cas d’autorisation, l’Hexagone pourrait encore gagner un million de km2[18].

Notes :

[1] Etymologiquement « rester caché », nom appliqué au lanthane en raison de la difficulté à l’isoler de l’oxyde de sérum

[2] http://www.franceculture.fr/blog-globe-2012-02-01-les-terres-rares-en-cartes-et-dans-la-presse-un-marche-strategique

[3] http://www.globalmetal.fr/terres-rares/qu-est-ce-que-les-terres-rares.html

[4] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/02/13/20002-20150213ARTFIG00007-pourquoi-la-chine-va-rester-maitresse-des-terres-rares.php

[5] http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=126

[6] http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=126

[7] http://www.ecoguide-it.com/la-chine-met-fin-a-ses-quotas-d-exportation-de-terres-rares-1143993

[8] http://ecoinfo.cnrs.fr/article170.html#nb3

[9] http://ecoinfo.cnrs.fr/article170.html#nb3

[10] http://ecoinfo.cnrs.fr/article170.html#nb3

[11] http://www.latribune.fr/blogs/la-tribune-des-expats/20130513trib000764293/la-france-leader-mondial-des-terres-rares-c-est-possible-en-s-inspirant-du-groenland.html

[12] http://www.tahiti-infos.com/Terres-rares-les-fonds-marins-de-Polynesie-en-regorgent_a43588.html

[13] http://www.uarga.org/downloads/Documentation/Terres-rares_ARA_2014-11.pdf

[14] http://www.actu-environnement.com/ae/news/interview-christian-hocquard-terres-rares-applications-environnementales-impact-chine-10352.php4

[15] Terre rare très importante en provenance massivement de Chine

[16] http://geopolis.francetvinfo.fr/la-france-sagrandit-de-500000-km2-grace-a-son-espace-maritime-82387

[17] http://www.ifpenergiesnouvelles.fr/Actualites/Communiques-de-presse/EXTRAPLAC-le-domaine-sous-marin-de-la-France-s-agrandit-de-plus-de-500.000-km2

[18] https://www.francebleu.fr/infos/climat-environnement/la-france-s-agrandit-de-500-000-km2-au-large-des-dom-tom-1443562445