Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Publications - Lettre Prometheus - Mai 2011

Guerre économique et notion de puissance, par Christian Harbulot, Directeur de l’Ecole de Guerre Economique

Depuis l’origine de l’homme, l’économie a généré des rapports de force liés à de situations de survie, de rapports de domination interrelationnels, de rivalités dans les échanges, de concurrence industrielle, de confrontations financières et d’expression conflictuelle des politiques d’accroissement de puissance. Les lecteurs pointilleux d’Adam Smith se rappellent que le père fondateur du libéralisme prônait l’ouverture des marchés à condition qu’elle ne soit pas contraire aux intérêts de la couronne britannique. Cette relation souvent violente avec la réalité économique a été gommée au fil du temps par une approche de l’économie centrée sur le progrès scientifique et technique, le développement des entreprises, la multiplication des échanges et la généralisation du consumérisme. Cette lecture pacifiée du rôle de l’économie dans les relations humaines a fait l’impasse sur les différentes déclinaisons des rapports de force associés à un acte économique[1].

Une grille de lecture refoulée

La vision positive du monde construite après la seconde guerre mondiale a évacué toute possibilité de réflexion sur les situations conflictuelles que les relations humaines engendrent par le biais de l’économie. Les faits dominants du début du XXIe siècle[2] contredisent les théories dominantes du siècle précédent sur le dépérissement du rôle des Etats dans les relations économiques mondiales. L’agressivité commerciale des nouveaux entrants comme la Chine, l’arme économique du gaz que la Russie utilise comme instrument de revalorisation de sa puissance, les risques d’affrontement militaire provoqués par les pénuries de ressources et de matières premières sont des facteurs indiscutables de l’expression d’un usage plus ou moins dégradé de la guerre économique en termes de puissance. Les enjeux dépassent la question du marché et des échanges. La détérioration des tissus industriels occidentaux sous les coups de butoir de l’Asie pose le problème de l’avenir géoéconomique de certains pays industrialisés. Les actes d’intimidation diplomatique commis par la Russie à propos de la fourniture d’énergie alimentent le débat sur la notion de dépendance supportable ou insupportable. La confrontation potentielle de certains pays autour de la question des ressources vitales ouvre de nouvelles perspectives stratégiques à la place de l’économie dans les relations internationales.

À ce titre, la guerre économique peut-elle être considérée comme l’une des articulations d’une nouvelle grille de lecture des rapports de force contemporains ? Les définitions données successivement par Esambert[3], Harbulot[4] et Huyghe[5] en précisent les contours dans la perception française.

Pour Bernard Esambert, « la compétition économique est désormais planétaire. La conquête des marchés et des technologies a pris la place des anciennes conquêtes territoriales et coloniales. Les armes s’appellent innovation, productivité, taux d’épargne, consensus social et degré d’éducation. Les défenses se nomment droits de douane, protections monétaires et entraves au commerce international. Les combattants, Japon, États-Unis, Europe, Chine, Russie, mais aussi tiers-monde, s’affrontent sans merci ».

Pour Christian Harbulot, « la guerre économique est l’expression majeure des rapports de force non militaires. Rapports de nature directe dans le temps de guerre et indirecte dans le temps de paix. La survie d’un pays ou d’un peuple tout comme la recherche, la préservation et l’accroissement de puissance en sont les principaux éléments déclencheurs ».

Pour François-Bernard Huyghe, « la guerre économique, dans le sens employé en Intelligence économique, est l’effort que mène un État pour se procurer ou conserver des ressources rares, éventuellement en relation avec des acteurs publics. Définition à laquelle on peut s’accorder à condition qu’il soit précisé que l’effort en question vise à contrarier une volonté adverse et qu’il suppose un minimum d’agressivité. La guerre économique suppose une violence au moins cachée ou virtuelle – des instruments de contrainte : pas de guerre sans ravage. Pas de guerre non plus sans stratégie générale ».

Afin de préciser les éléments qui forgent la pertinence du concept, il est utile de définir sa légitimité dans une perspective historique. La genèse de la guerre économique est indissociable de la notion de survie.

La notion de survie

Les premiers rapports de force entre les hommes et des groupes humains ont été conditionnés par la question de la survie[6]. La recherche d’aliments pour se nourrir était la préoccupation première des individus, groupes et peuplades. Cette priorité vitale a généré des confrontations pour le contrôle des zones de chasse et de cueillette. L’enjeu de la survie couvre une grande partie de l’histoire de l’humanité, du néolithique jusqu’à l’essor généralisé de l’agriculture au cours des trois derniers millénaires. Cette situation élémentaire de conflit a été peu analysée dans le processus de développement des sociétés humaines. Ainsi les vagues migratoires des populations du nord de l’Europe vers les territoires contrôlés par Rome au premier siècle av. J.-C. étaient provoquées par une situation de famine persistante. Elles furent à l’origine des affrontements militaires avec les légions romaines qui gardaient les frontières des provinces éloignées de la République. La notion de survie n’a pas été éliminée par le progrès et les révolutions industrielles.

Les conflits découlant d’une problématique de survie ne sont pas en voie d’extinction. Le continent africain est l’objet de conflits interethniques parfois très violents dont les motifs sont multiples : contestation de terres, rivalités entre paysans et chasseurs, conflits fonciers entre autochtones et migrants nationaux, expulsion de main d’œuvre immigrée. Citons les exemples du Cameroun qui recense sur l’ensemble de son territoire une vingtaine de foyers récurrents de conflits interethniques dont la quête de survie est souvent la source première, ainsi que La Côte d’Ivoire qui est affectée par la polémique autour des systèmes fonciers des zones forestières de l’ouest à l’origine de conflits entre autochtones et migrants nationaux et non nationaux. La survie génère une complexité culturelle qui peut interférer sur la conduite d’opérations militaires dans des guerres de faible intensité. La seconde guerre contemporaine en Afghanistan entamée depuis octobre/novembre 2001 a mis en lumière des particularités liées à la notion de survie. Les peuplades qui vivent dans les montagnes afghanes ont encore aujourd’hui des réflexes de survie imposés par les contraintes d’un environnement naturel peu approprié à l’agriculture et à l’élevage. Pérennisés par les traditions, ces comportements sont souvent à l’origine des actions plus ou moins agressives menées par ces peuplades montagnardes à l’égard des tribus sédentaires des vallées qui ont accès plus facilement à des subsistances d’agriculture vivrière.

Les rivalités dans les échanges

L’essor de l’échange et de l’économie de marché a influé sur l’évolution des rapports de force interrelationnels issus des sociétés primitives. À l’origine des sociétés humaines, le rapport de force élémentaire de nature économique se situait au niveau familial. L’exploitation des cadets par les aînés est la première strate d’une sociologie des conflits interrelationnels. Bien qu’elle ne soit pas comparable aux tensions générées par les relations conflictuelles engendrées par l’esclavagisme et la féodalité, cette relation inégale entretient un rapport de force latent qui ne s’efface progressivement qu’avec l’âge. Mais l’équilibre de cette relation peut être remis en cause par un facteur externe introduit par un élément étranger au groupe. Ainsi le commerce est apparu comme une menace pour l’ordre social dans certaines sociétés d’autosubsistance, car il remet en cause le monopole des aînés en encourageant certains cadets à s’émanciper de l’autorité traditionnelle par la transformation des biens en marchandises.

Aux antagonismes dérivés de la survie s’ajoutent progressivement les clivages sociétaux créés par la hiérarchie des pouvoirs dans les sociétés antiques, moyenâgeuses et postmoyenâgeuses. Il en découle des antagonismes économiques articulés autour du rapport seigneur-paysan et suzerain et vassal. La menace de la jacquerie paysanne a été considérée pendant des siècles comme le facteur de troubles à l’ordre public le plus important en France. Les conflits suscités par ces différences de statut social et d’accès aux richesses ont une portée limitée à un contexte défini par un territoire.

Les divergences sur les modes de vie et les modes de production ont engendré des guerres qui dépassent le cadre d’un groupe de population délimitée géographiquement. Les guerres entre peuples sédentaires et peuples nomades culminent entre le Ve et le XIIIe siècle. Entre les invasions des Huns, les pillages des Vikings et les hordes venues de Mongolie, la volonté de défendre l’identité nomade est symbolisée par Gengis Khan[7]. Unificateur des peuples turco-mongols, celui-ci voulut édifier les bases d’un empire en réinstaurant le nomadisme partout où c’était possible, en particulier dans les steppes de la Chine du Nord.

Historiquement, les ressources sont une des problématiques récurrentes de la guerre économique. Éléments de la richesse ou de la puissance d’une nation, les ressources ont constitué des enjeux vitaux dès la naissance d’ensembles territoriaux et institutionnels homogènes comme l’atteste la période du Nouvel Empire égyptien[8]. Entre 1550 et 1069 av. J.-C., les pharaons Thoutmosis Ier et Thoutmosis III menèrent plusieurs expéditions militaires contre les Mitanniens et les Hittites pour préserver l’accès à la plaque tournante du commerce de l’étain en Syrie. L’étain était un métal indispensable à la fabrication du bronze nécessaire à l’outillage et à l’armement. Depuis l’antiquité, l’essor du commerce est à l’origine de nombreux conflits comme l’affrontement entre Rome et Carthage. Les rapports de force économiques se sont renforcés sous l’effet de l’esclavage et du processus de colonisation. L’esclavage[9] a assuré la main d’œuvre des empires nés sur le pourtour de la Méditerranée ainsi que des royaumes africains et arabo-musulmans.

À partir du XVIe siècle, il constitue une étape fondamentale de la mondialisation des échanges. En assurant la distribution d’esclaves noirs aux colonies implantées Outre Atlantique, les puissances européennes impliquées dans le commerce triangulaire se sont affrontées sur mer pour obtenir une position prédominante dans l’exploitation des richesses du Nouveau Monde. À cette occasion, le royaume d’Angleterre développe au XVIe siècle la piraterie maritime pour attaquer les navires portugais et espagnols qui assurent la liaison entre les trois continents. Le commerce triangulaire a joué un rôle primordial dans le développement du commerce de l’Angleterre qui était à l’époque la première nation négrière en nombre d’esclaves convoyés de l’Afrique vers les Amériques.

Les guerres commerciales

Les premières guerres commerciales datent de la période mercantiliste[10] qui est résumée par la célèbre formule de Jean-Baptiste Colbert[11] « Tout, par et pour la métropole ». En donnant la priorité à l’exportation et à la limitation des importations, les Etats mercantilistes ont abouti à une politique de restrictions douanières. La création de compagnies des Indes en Angleterre, aux Pays-Bas et en France a accentué les clivages politiques et économiques à l’égard de l’empire maritime émergeant des Provinces-Unies. Les hostilités ouvertes en 1672 par Louis XIV sont la continuation d’une guerre économique provoquée dans un premier temps par le monopole commercial conclu entre l’Espagne et le Portugal[12] durant la période des grandes découvertes, puis dans un second temps par la volonté du roi d’Angleterre et du roi de France de réduire l’influence navale des Provinces-Unies et redéfinir des règles commerciales qui leur soient plus favorables.

L’avènement du libéralisme intronise le commerce comme levier de puissance à l’image de l’Empire britannique sous le règne de Victoria (1837-1901). La guerre commerciale devient alors un moyen de coercition pour imposer sa volonté. Pour imposer leurs produits sur les marchés du Moyen-Orient et de l’Asie orientale, les Britanniques instaurèrent la pratique de la « politique de la canonnière »[13]. Celle-ci connut son apogée lors du blocus du port d’Alexandrie par la Royal Navy en 1840-1841 puis lors des deux guerres de l’opium[14] qui ont opposé successivement la Chine à la Grande-Bretagne puis la Chine à une coalition de pays occidentaux. Les guerres de l’opium[15] furent déclenchées par la grande Bretagne qui cherchait à exporter de l’opium produit en Inde vers la Chine. Le Royaume-Uni vainquit la Chine qui dut accepter l’ouverture de certains ports au commerce et céder Hong Kong qui devient le principal centre de stockage d’opium en provenance des Indes.

Les guerres coloniales du XXe siècle et les affrontements multiples qui jalonnent la période de décolonisation ont souligné le lien déterminant entre la conquête territoriale et l’exploitation des richesses des pays colonisés. L’alternative entre la conquête territoriale et la conquête commerciale a été au centre des débats politiques sur l’espace vital en Allemagne et le Japon. Le manque chronique de moyens de subsistance a incité ces deux pays à s’interroger sur le chois entre deux approches : la première pacifique par le commerce ou le seconde agressive par la colonisation par la force de territoires extérieurs. Ces deux Etats ont inscrit les pratiques de guerre économique au cœur de leur stratégie d’accroissement de puissance. L’industrialisation du Mandchoukouo[16] par une compagnie de chemin de fer nipponne fut la démonstration exemplaire de la dialectique entre la conquête territoriale et la puissance par l’industrialisation d’un pays colonisé. L’économie de guerre nazie est un autre exemple de cette dialectique dans un contexte de guerre totale.

Les guerres du pétrole de la seconde moitié du XXe siècle illustrent une nouvelle forme de guerre économique sous forme d’actions indirectes menées par des services de renseignement pour s’assurer la main mise sur les champs pétrolifères, comme ce fut le cas pour le renversement de Mossadegh en Iran en 1953 à l’instigation de l’Anglo-Iranian Petroleum et de la Central Intelligence Agency. Ils préfigurent les méthodes d’affrontement économique qui prévalent aujourd’hui. Si les enjeux restent sensiblement les mêmes que dans le passé (accès aux ressources, surveillance des axes de circulation terrestre et maritime, maîtrise des sources d’énergie, fourniture de matières premières, choix des tracés de pipe-line, sécurisation des réseaux hydrographiques), les interventions militaires sont plus rares et ne peuvent se dérouler que sous un prétexte plus ou moins légitime (invasion du Koweït en 1990 par les troupes de Saddam Hussein, recherche d’armes de destruction massive en 2003 lors de la guerre en Irak).

La guerre économique et la définition de la puissance

La préservation du tissu économique national est un objectif prioritaire pour les pays qui sont impactés par les révolutions industrielles et qui cherchent à en faire un élément moteur de leur puissance. Dans cette compétition manufacturière, l’innovation est à protéger au même titre que l’écoulement des produits sur le marché intérieur. Les pays les plus avancés dans la révolution industrielle comme la Grande-Bretagne avait intérêt à promouvoir l’ouverture des marchés afin d’exporter leurs produits. Au XIXe siècle, le débat sur le protectionnisme agita la classe politique française[17] sous le Premier Empire et la Restauration. Après 1815, la Grande-Bretagne met en œuvre une stratégie d’influence pour faire abaisser les barrières douanières de la France. David Todd[18] relate la manière dont les autorités britanniques déléguèrent un de leurs représentants officieux, John Bowring[19], afin de créer des noyaux d’exportateurs pro-libéraux dans les anciennes terres anglaises comme le Sud-Ouest. Les États-Unis s’inspirèrent du système protectionniste français. Henry Carey, le conseiller économique d’Abraham Lincoln, convainquit ce dernier de prendre des mesures protectionnistes afin de limiter l’impact du libre échange défendu par les Britanniques sur le développement de l’économie américaine. Les tarifs protecteurs oscillaient entre 50 et 100 % et furent maintenus en vigueur jusqu’au milieu du XXe siècle. Le lien entre l’économie et la puissance apparut encore plus clairement dans le rapport Japan 2000[20] publié aux États-Unis en juillet 1991, car il définit une nouvelle dimension de la puissance par la production de connaissances et des technologies de l’information en complément de la force militaire et de l’influence monétaire et financière. Devant un tel changement de paradigme, les auteurs du rapport préconisent un patriotisme économique[21] afin de contrer les velléités de conquête nipponne. Sans parler de guerre économique, leur raisonnement s’inscrit dans une lecture des rapports de force qui dépassent le cadre de l’analyse concurrentielle. Les années 1990 marquent un tournant dans le non-dit sur les rapports de force économique en raison de l’officialisation par le président Bill Clinton d’un discours officiel sur la sécurité économique. En 1992 est créé un Conseil Économique National qui est rattaché au Conseil National de Sécurité. Au cours de cette décennie, plusieurs pays comme la France et la Russie entament une réflexion sur la sécurité économique qui aboutit à des mesures concrètes en matière de protection du patrimoine (durcissement de la législation, mesures de surveillance renforcée des secteurs stratégiques, restriction des possibilités d’acquisition de certaines entreprises positionnées dans les secteurs industriels sensibles).

Cette nouvelle forme d’implication des Etats dans la préservation des économies nationales a eu un impact sur la définition de la puissance telle qu’elle était perçue durant la guerre froide. À la course aux armements et à la suprématie militaire succède la volonté de contrôler les centres de gravité de l’économie mondiale. La recherche de moindre dépendance à l’égard d’économies dominantes a amené la Chine à créer une zone d’échange dans le pacifique pour atténuer le poids qu’exercent les États-Unis dans ses échanges. Un autre facteur a joué dans cette mutation de l’expression de la puissance à savoir le coût réel des guerres menées au cours du XXe siècle. La guerre économique du temps de paix offre des moyens de coercition et de dissuasion moins coûteux. Les États-Unis ont donné l’exemple en complétant leur panoplie de mesures de rétorsion comme le Buy American Act[22] instauré après la crise de 1929. Ils créent en 1988 la section 301 qui permet de prendre des mesures de rétorsion à l’égard des Etats qui recourent à des pratiques commerciales déloyales. Entre 1993 et 1997, Bill Clinton prit des sanctions économiques à l’égard de 26 pays. Ce dispositif est renforcé en 1996 par la loi d’Amato-Kennedy qui vise à sanctionner les Etats qui soutiennent le terrorisme international. Un tel système de sanctions a limité le volume des investissements directs à l’étranger (IDE) dans les pays concernés comme L’Irak de Saddam Hussein ou l’Iran.

L’intégration des pays émergents à l’Organisation Mondiale du Commerce a modifié la géographie des échanges et la configuration des rapports de force économique. En 1999, l’échec[23] des négociations ouvertes à Seattle dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce souligne les limites du processus d’harmonisation des échanges entre les puissances économiques dominantes (États-Unis, Japon, Europe) et les pays qui revendiquent une nouvelle place sur l’échiquier mondial. Cet enlisement traduit une fois de plus la mésentente entre les pays riches qui protègent leurs intérêts agricoles et les pays pauvres qui cherchent à les développer.

Les tensions autour du pétrole, du gaz, de l’eau et des matières premières légitiment de plus en plus l’action indirecte des Etats dans les mécanismes de marché. L’Afrique est à cet égard un continent test des nouvelles formes de rivalités économiques. La politique très conquérante de la Chine ne fait pas que bouger les lignes de la coopération franco-africaine, elle commence à perturber les diplomaties économiques de certains pays émergents. Cette compétition est inégale, car elle est menée sous des angles différents par les acteurs concernés. Les entreprises chinoises se positionnent sur le continent africain dans le cadre d’une politique de puissance. La France se débat encore dans les retombées de la décolonisation et n’a pas inventé de nouveau modèle de préservation de ses intérêts de puissance sur ce continent. Quant aux pays émergents, ils prennent ce qu’ils peuvent de l’aide chinoise tout en initiant des démarches d’intelligence économique afin de ne pas être victime d’un nouveau type de colonisation économique.

Les confrontations financières et leurs incidences sur les jeux de puissance

La fin du XXe siècle a mis en exergue les contradictions entre le capitalisme industriel et le capitalisme financier. Aux affrontements économiques suscités par les échanges s’ajoutent plusieurs types de conflits que les médias restituent sous des appellations agressives : la guerre des monnaies résultant de la différence de parité entre le dollar et l’euro, la guerre des bourses entre les principales places financières, la guerre des budgets consécutive à la crise et à l’endettement des Etats. Les crises financières (crise asiatique de 1997, crise des subprimes[24] de 2008) ont révélé d’autres types de rapports de force découlant de l’importance prise par le volume des flux financiers dans l’économie mondiale et leur vitesse de circulation entre les Amériques, l’Europe et l’Asie. Les mouvements de rapprochement entre les bourses ne s’expliquent pas seulement par le jeu des fusions et acquisitions, mais aussi par les verrous financiers que cherchent à constituer les puissances dominantes comme les États-Unis, ou à préserver comme c’est le cas de la Grande-Bretagne avec la City. Affaiblie par son manque d’autonomie stratégique, l’Union Européenne se heurte aux positons contradictoires de certains Etats. La mésentente entre les dirigeants des Bourses française et allemande qui n’ont pas pu fusionner par faute d’un engagement des politiques des deux pays, a fait échouer la constitution d’une bourse européenne. Les stratégies offensives sur le terrain de la Bourse s’articulent de plus en plus autour de la finance offshore qui échappe au contrôle des bourses réglementées. Les Dark pools[25] permettent des spéculations largement utilisées dans des opérations d’Offre Public d’Achat et dans des manœuvres de distorsion de concurrence par sociétés-écran interposées.

La recherche de l’avantage est le centre de gravité des affrontements monétaires. Certains pays font en sorte que leur monnaie baisse pour donner un avantage compétitif à leurs produits. Comme la moitié des échanges se fait en dollars, la spéculation sur l’euro interfère sur la balance commerciale des pays de la zone euro. Des nouveaux entrants comme la Chine bénéficient de cette situation, car leur monnaie, le Yuan, est sous-évaluée et arrimée au cours du dollar. Les dévaluations compétitives décidées par la Grande-Bretagne et la Suède s’inscrivent dans la panoplie des méthodes pour contrebalancer les effets de la crise et conserver une marge de manœuvre en termes de compétitivité. Les polémiques monétaires prennent une dimension nouvelle en raison des tensions apparues en février 2010 entre les États-Unis et la Chine. Dans le même ordre d’idées, la déstabilisation des places boursières à cause des doutes sur les capacités de remboursement du Portugal et de la Grèce a soulevé des interrogations sur des manœuvres diligentées par certains marchés financiers contre des Etats.

Les confrontations financières s’expriment de plus en plus par le biais des rumeurs médiatiques et des attaques informationnelles sur Internet. La recherche de la baisse d’une action d’une entreprise cotée est l’objectif recherché par les initiateurs de telles démarches offensives. La multiplication des actes de concurrence déloyale pose le problème d’une définition d’une morale économique qui est pour l’instant limitée à la Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales initiée par l’Organisation de Coopération et Développement Economique (OCDE) en 1997. Les efforts entrepris dans la conformité[26] par les groupes industriels internationaux constituent une nouvelle étape dans la recherche d’un assainissement des pratiques financières dans le monde économique. Cette tentative de moralisation des affaires est un processus qui reste encore très imparfait. Un certain nombre de firmes revendiquent cette politique de conformité tout en contournant hypocritement les règles afin de conserver un avantage décisif dans leur recherche de contrat dans les économies émergentes.

 


[1] Hervé Kirsch, La France en guerre économique, Vuibert, 2008.

[2] Jean-Marc Huissoud et Frédéric Munier, La guerre économique, collection Major, PUF, 2009.

[3] Bernard Esambert, La guerre économique mondiale, Olivier Orban, 1991.

[4] Christian Harbulot, La machine de guerre économique, Economica, 1992.

[5] François-Bernard Huyghe, L ‘Ennemi à l’ère numérique, Chaos, Information, Domination, P.U.F., collection Défense et défis nouveaux 2001.

[6] Fabrice Mazerolle, Histoire des faits et des idées économiques, Gaulino, éditions Gualino, 2006.

[7] Dominique Farale, De Gengis Kahn à Qoubilai, Economica, 2006.

[8] Pierre Grandet, Les pharaons du nouvel empire : une pensée stratégique, éditions du rocher, 2008.

[9] Claude Meillassoux, Anthropologie de l’esclavage, le ventre de fer et d’argent, PUF, 1986.

[10] Le mercantilisme prévaut en Europe entre le XVIe siècle et le milieu du XVIIIe siècle.

[13] La « politique de la canonnière » consistait à canonner les côtes des pays débiteurs qui ne s’acquittaient pas de leurs dettes financières. Elle a été abolie par la convention Drago-Porter en 1907.

[14] La première guerre de l’opium (1839 à 1842) opposa la Chine au Royaume-Uni. La seconde guerre de l’opium (1856 à 1860) opposa à la Chine une coalition composée du Royaume-Uni, de la France, des États-Unis et de la Russie.

[15] La première guerre de l’opium (1839 à 1842) opposa la Chine au Royaume-Uni. La seconde guerre de l’opium (1856 à 1860) opposa à la Chine une coalition composée du Royaume-Uni, de la France, des États-Unis et de la Russie

[16] Nom donné à la Mandchourie sous la domination japonaise (1932-1945).

[17] Jean-Antoine Chaptal, De l’industrie française, Librairie Benoît Forgeot (1819).

[18] David Todd, L’identité économique de la France, Grasset, 2008.

[19] Pour promouvoir le free Trade, John Bowring fit publier des dizaines d’articles dans les journaux français. Après sa mission en France, il  fut ensuite affecté en Chine où il fut 1856 l’un des instigateurs du bombardement de la ville de Canton par les forces britanniques dans le cadre de la guerre de l’opium.

[20] Ce rapport fut commandité par la Central Intelligence Agency. Ses auteurs sont des personnalités connues du monde des affaires, des universités et des institutions américaines.

[21] Eric Delbecque, Quel patriotisme économique, PUF, 2008.

[22] Le Buy American Act est une mesure protectionniste qui oblige l’administration américaine à acheter des produits fabriqués aux États-Unis.

[23] Initié en 2001, le cycle de négociations de Doha a échoué à cause de l’absence d’accord entre les Etats. Lancé en novembre 2001, le programme de Doha pour le développement avait pour objectif de libéraliser les échanges internationaux en réduisant les subventions agricoles ainsi que les droits de douane sur les produits agricoles et industriels.

[24] Cette crise résulte du non remboursement des prêts immobiliers (hypothécaires) à risque aux Etats-Unis.

[25] Une dark pool est une entité indépendante des banques et se présente come une plateforme alternative aux marchés boursiers classiques. On y échange des titres sans que leur valeur ne soit affectée par les effets de l’offre et de la demande.

[26] La conformité ou compliance en anglais se traduit par des dispositions législatives et réglementaires afin de renforcer la déontologie des firmes en matière financière et l’éthique professionnelle de leurs employés.