Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Publications - A la une - Nos thématiques - Industrie - Publications - Lettre Prometheus - Janvier 2015

L’impératif industriel.

 

Le colbertisme « high-tech » aurait vécu. Le modèle de dirigisme économique hérité du Général de Gaulle est ainsi désigné par les économistes Elie Cohen et Pierre-André Buigues, dans Le Décrochage industriel (1). Elie Cohen regrette ainsi que la France ait abandonné ce modèle qui était « au cœur de sa stratégie industrielle sans le remplacer par rien. »

Il est certain qu’avec l’ouverture, même relative, de la France au commerce international dans les années 1980-90, il était difficile de maintenir la promotion de nos champions nationaux, passant par la commande publique «  au service de la formation de champions nationaux, le protectionnisme offensif, les transferts de résultats de la recherche publique, les grands plans nationaux d’équipement, la connivence entre élites politiques, administratives, industrielles et de gestion. » Ces leviers d’action ont été perdus.

La commande publique ne peut plus être aussi massive que par le passé, en raison des déficits publics et de la monnaie unique européenne qui interdit de recourir unilatéralement à la création monétaire.

Le protectionnisme offensif est proscrit autant par le droit européen de la concurrence que par les règles de l’OMC.

Concernant les transferts des découvertes de la recherche publique vers les champions nationaux, quelque chose a dû se briser en cours de route. Pour preuve, les Présidents de la République Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy s’étaient sentis obligés de promouvoir les pôles de compétitivité où les centres de recherche, l’Etat et les entreprises sont réunis dans des projets partagés; cela démontre que les échanges de savoir entre les deux stagnaient et justifiaient une relance.

La France a renoncé aux grands plans nationaux d’équipement ; les outils administratifs ont été bazardés pour partie, comme le commissariat au Plan, dont Henri Guaino fut le dernier et brillant titulaire.

La connivence entre élites politiques, administratives, industrielles et de gestion n’a cessé d’être dénoncée – depuis les affaires Elf ou du Crédit lyonnais jusqu’aux accusations portées contre l’ancienne présidente d’Areva. Tous les ennemis du capitalisme stato-dirigé à la française ont trouvé là matière à sa dénonciation morale.

La critique des auteurs du Décrochage industriel n’est pas originale. Dès 1985, Michel Bauer décrivait la médiocrité de nos classes dirigeantes avec des hommes politiques « jouant au Monopoly » et des managers « se prenant pour Clausewitz ». Pire encore, Elie Cohen dénonça en 1989 l’ « Etat-brancardier » : les autorités publiques ont renoncé à l’industrie, et se contentent d’amortir les conséquences sociales de son déclin.

Pendant que les dirigeants français assurent une sorte de service après-vente, nos concurrents ont soutenu leur industrie nationale. Les machines et textiles italiens sont passés en trente ans du sixième au cinquième rang mondial, tandis que les français tombaient du cinquième au huitième rang. Les responsables politiques sont aussi complètement passés à côté des efforts de leurs pairs européens sur l’environnement et les économies d’énergie. En Europe, 27% des aides d’Etat sont consacrés à ces activités, mais 40% en Allemagne, 65% aux Pays-Bas, 86% en Suède, 41% au Royaume-Uni. La France n’y investit que 2% de ses aides publiques ! Et si les Allemands vendent difficilement leurs panneaux solaires face aux Chinois, ces derniers achètent à Berlin les machines-outils pour construire leurs propres panneaux !

Plusieurs secteurs industriels sont profondément pénalisés de ces aberrations hexagonales. La filière nucléaire a surestimé ses chances d’exporter son savoir-faire à l’étranger, en oubliant le facteur-coût qui s’avère dissuasif ; sur les dix tranches d’EPR programmées d’ici à 2016, seules quatre sont en construction. Les réponses des prospects chinois et indiens se font attendre, et l’engagement des Saoudiens n’est pas encore acquis. Le ferroviaire est lui aussi en déclin : les marges de la SNCF se sont effondrées de 60% depuis 2000. Notre TGV se fait maintenant concurrencer par ses équivalents espagnols et coréens ; il risque à l’avenir la concurrence du TGV chinois. L’agroalimentaire reste en apparence une source de fierté pour la France, avec un solde net de 9,5 milliards d’euros qui en fait le deuxième poste excédentaire de la balance commerciale, derrière l’aéronautique. Mais, plusieurs de ses secteurs sont en crise structurelle, comme les élevages de porc ou de volaille qui souffrent de la concurrence internationale. Grâce à des économies d’échelle et à de moindres coûts salariaux, des pays comme les Etats-Unis, le Brésil ou l’Allemagne sont passés devant la France, la rétrogradant de sa deuxième place à la cinquième, en 2013. De même, le BTP français est passé de 19,4% à 13,8% de part mondiale entre 1999 et 2012. Dans le même temps, la part du BTP chinois a triplé pour passer à 13,6%, les grands cabinets d’ingénierie anglo-saxons ne recourant plus systématiquement aux entreprises françaises. Même les grands groupes, tels Veolia et Suez, ont dorénavant du mal à s’imposer dans les appels d’offres. Seule l’aéronautique tire son épingle du jeu, Airbus s’étant imposé face à Boeing. Ce secteur contribue pour plus de vingt milliards d’euros par an au commerce extérieur de la France.

L’industrie française a atteint, selon l’expression de Louis Gallois, la « côte d’alerte », d’autant plus que la crise industrielle s’alimente toute seule : toute croissance de la consommation augmente la part des importations et dope le déficit commercial. L’impôt sur les ménages ayant atteint – visiblement – un plafond pour les autorités publiques, il ne reste plus que les entreprises pour dégager des marges fiscales nouvelles. Mais les recettes de l’impôt sur les sociétés diminuent elles-mêmes sous l’effet de la crise.

La désindustrialisation n’est pas prête de s’achever.

 

(1) Fayard, 2014.