Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Publications - Lettre Prometheus - Janvier 2015 - Nos thématiques - Santé

… pour la santé humaine.

 

L’industrie pharmaceutique mondiale est en pleine crise. Et c’est d’autant plus grave que l’enjeu est stratégique : la santé humaine. Les groupes suisses Novartis et Roche ont supprimé 3000 emplois aux Etats-Unis l’an dernier, le laboratoire israélien TEVA, 5000, en deux ans.

Ces restructurations des entreprises pharmaceutiques correspondent à une situation très tendue sur le marché mondial du médicament à laquelle l’industrie française ne fait pas exception. Sa croissance s’est ralentie de 2003 à 2013, avant d’amorcer, depuis, un recul encore modeste, mais inquiétant : restructurations, comme celle du groupe Pierre Fabre, (entreprise patriotique par excellence, détenue par une fondation), réduction des coûts, licenciements, le LEEM – l’instance représentative des entreprises du médicament – a ainsi comptabilisé, en 2014, 27 plans de sauvegarde de l’emploi dans ce secteur, portant sur 3200 postes.  Les entreprises ont décidé de se désengager petit à petit de la médecine de ville au profit des produits innovants destinés à l’hôpital, ou de rester sur la médecine de ville mais en se focalisant sur des niches de prescripteurs spécialisés, rhumatologues ou psychiatres. Plus inquiétant encore, les entreprises pharmaceutiques les plus importantes – les «Big Pharma» – renoncent aussi par paliers à leurs sites de production et même à la R&D.

Ce renoncement à la production et à la R&D n’est pas la stratégie pertinente : pour les «Big Pharma», il est évident que l’avenir est aux produits à très haute valeur ajoutée – biotechnologies, traitement des maladies rares, vaccins. Renoncer à la R&D apparaît donc absurde. Les entreprises de taille intermédiaire, plus souples que les «Big Pharma», sont mieux capables de s’adapter aux évolutions du marché français même si elles n’ont pas généralement les moyens d’investir dans la R&D de manière optimale. Le nombre de visiteurs médicaux a, certes, diminué de 7% par an, depuis dix ans. Cet effort drastique s’explique par des phénomènes contraignants, comme la prédominance des génériques sur le marché officinal et les déremboursements idoines, ou des obligations réglementaires nouvelles – transparence, prévention des conflits d’intérêt. Cette évolution se traduit par des systèmes «multi-canaux», où l’échange face-à-face du visiteur médical serait démultiplié par des échanges numériques en amont – le visiteur médical pouvant assurer des visites à distance ou dispenser des formations par Internet. En l’état, seule une catégorie particulière de visiteurs médicaux, les Attachés à la Promotion du Médicament (APM) créés en décembre 2009 peuvent assurer ces services. Mais ces services restent marginaux.

Il en est de même pour les opérations de «co-marketing», dans lesquelles des entreprises pharmaceutiques mutualisent leurs efforts dans le développement puis la vente d’un médicament. Les entreprises tendent en France à abandonner ces accords au profit de «co-promotions» ; un processus dangereux car si les coûts ainsi mutualisés sont moindres, l’approche globale de la chaîne de production et de vente du «co-marketing» fait défaut. Les entreprises risquent donc de perdre de vue le ciblage du produit sur le marché.

Même si des entreprises françaises ont compris les évolutions du marché sous l’effet des normes et ont engagé les stratégies adaptées, telles que le groupe tarnais Pierre Fabre, il est urgent que le gouvernement définisse une stratégie s’appuyant sur les tendances de ce secteur. Car si la France demeure le premier exportateur européen de médicaments, son industrie, fondée sur des fabrications d’entités chimiques classiques, est vieillissante et très absente des productions par biotechnologies. L’effort, de tous les gouvernements, de maîtrise des dépenses de santé porte pour l’essentiel sur une industrie dont le coût pour l’assurance-maladie n’est que de 15%. Ce n’est pas judicieux, c’est trop facile, et c’est injuste. Cette politique malthusienne pénalise la recherche, c’est-à-dire l’avenir. Un audit public, qui pourrait être engagé par les commissions des finances des deux assemblées, est indispensable pour comprendre les freins à l’investissement des «Big Pharma» dans la production et la R&D, dans le modèle «multi-canal» de la visite médicale et la marginalisation du «co-marketing». Après cet audit, les pouvoirs publics seront en mesure de dialoguer avec les entreprises et leur proposer un système incitatif. Il restera néanmoins la question des entreprises de taille intermédiaire, qui auraient, plus encore que les «Big Pharma», besoin d’un soutien, en dopant par exemple le crédit-impôt recherche, pour les encourager à investir dans la R&D, pari humaniste en faveur du bien le plus précieux des hommes : la santé.

BC