Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Mars 2017

L’américanisation de la société française s’est accélérée avec le soft power offensif déployé dans le monde de la culture et des technologies de l’information et de la communication.
L’industrie est l’un des domaines où la France aurait dû se dispenser de suivre la voie empruntée outre-Atlantique. On connait la Rust Belt, la « ceinture de rouille » des Etats sinistrés du nord-est des Etats-Unis. Encore au début des années 1970, on l’appelait la Manufacturing Belt tant l’industrie y était florissante. Mais la délocalisation de l’économie et la désindustrialisation progressive – consécutive notamment au développement de la deep ecology – plongèrent cette zone et les travailleurs américains dans le dénuement.A la même époque, comme le soulignait Jean-Pierre Chevènement, la France choisit d’abandonner à son tour l’industrie pour se tourner vers les biens et les services (le secteur tertiaire). Les cols blancs supplantaient les cols bleus, aux mains calleuses. Certaines industries, comme le luxe, l’aéronautique ou la pharmacie, ont gardé une place de premier plan. Mais d’autres, comme l’automobile, ont été laissées de côté. Bilan : l’industrie française est en déclin, avec près d’un million d’emplois perdus depuis 2000, dont 150 000 depuis 2012. Les élites ont déserté le secteur – polytechniciens et centraliens investissant les banques d’affaires –, et restent sourdes à l’impératif stratégique : aucune politique publique effective n’est mise en place, et les relocalisations, faute de patriotisme économique et de sens de l’intérêt commun, restent marginales (par exemple, le fabricant de téléphones pour seniors Kapsys a rapatrié sa fabrication de Chine vers le pays Basque, dans l’usine du sous-traitant électronique BMS Circuits). Seuls 35 bassins résistent et réussissent à proposer de nouveaux emplois industriels à nos compatriotes. Nos parts de marché à l’export chutent depuis vingt ans. La dématérialisation progressive de l’économie, l’explosion du tertiaire et plus récemment l’« ubérisation » ont accéléré le déclin de l’industrie. Celle-ci pèse bien peu dans l’économie : à peine 10,4% contre 21,8% en Allemagne. Un tissu industriel puissant est pourtant gage de sécurité : c’est grâce à sa part dans l’économie allemande que celle-ci est solide et a, par exemple, mieux résisté à la crise de 2008-2009 que d’autres pays européens [1]. L’industrie, c’est aussi la vitalité des territoires, le moteur de la recherche, parfois la garantie de nos souverainetés.
L’automobile est d’ailleurs un domaine de comparaison qui mérite examen. En avril 2012 [2], le ministère des Finances avait publié une courte étude aux résultats sans appel, illustrant le décrochage de la France dans ce domaine, pendant que l’Allemagne était, loin devant le Japon, le premier exportateur mondial de voitures. Notre voisin réalisait alors un solde de 103 milliards d’euros (passé aujourd’hui à 137 milliards), ayant presque doublé son volume d’exportations en douze ans et creusant toujours plus l’écart avec le Japon dans l’évolution des parts de marché mondiales des exportateurs de l’industrie automobile (19,5% pour l’Allemagne, contre 14,1% pour le Japon). Notre solde était négatif de 5 milliards, avec une diminution des exportations, et nous exportions quatre fois moins que l’Allemagne. Nous ne représentions que 4,9% des parts de marché mondiales, passant même derrière le Mexique (5,2%)…
Quel est l’état de notre industrie ? L’Usine Nouvelle a synthétisé la situation (où nous remarquons que la France reste particulièrement performante en termes de gains de productivité) :

Le baromètre EY 2016 d’attractivité de la France précise pour sa part que notre pays est le seul du Top 15 européen à connaître un taux d’implantation en baisse [3]. L’étude est parlante : « 72% des décideurs internationaux jugent la fiscalité française peu ou pas du tout attractive et notre niveau de charges sociales est regretté par 73% d’entre eux. » [4]

Faisons un rapide tour d’horizon, qui mêle général et particulier :
• Les géants du BTP (Vinci, Bouygues, Eiffage) enregistrent une baisse de leur volume d’affaires et se tournent vers l’international avec plus ou moins de succès. [5]
• Même si l’on peut se réjouir des milliers d’emplois créés par Alstom-Bombardier pour construire 371 RER [6], en 2014 la filière énergie d’Alstom a été bradée par l’Etat et vendue aux Américains de General Electric. [7]
• La filière agro-alimentaire laisse bien des agriculteurs français sur le carreau : en 2016, le nombre de suicides a triplé [8] ; un agriculteur se suicide tous les deux jours.
• Au deuxième trimestre 2016, la balance commerciale de l’industrie chimique française s’était détériorée de 17% (soit -728 millions d’euros). [9]
• Dans l’armement, l’armée française a abandonné le FAMAS au profit de l’HK 416, un fusil d’assaut de fabrication allemande, et la Direction générale de l’armement a conclu un contrat de 220 millions d’euros avec une entreprise allemande pour construire des bombes plutôt que de confier le marché à une entreprise française. « Une décision, relève Marianne, qui risque d’entraîner la disparition d’un savoir-faire français ainsi que l’autonomie de la France en matière d’armement. » [10]
Selon un sondage Opinion Way du 9 novembre 2016, les Français eux-mêmes jugent que l’industrie nationale est handicapée depuis trop longtemps. Les deux principaux facteurs pointés du doigt sont la fiscalité française et les délocalisations. Pourtant, nos compatriotes, « fiers du capital matériel et immatériel de leur industrie, continuent d’y voir un secteur d’avenir », en particulier grâce à ses filières d’exception, sa main-d’œuvre qualifiée, l’exportation de ses savoir-faire, et le prestige du « Made in France ». Ils restent optimistes et continuent de valoriser l’industrie : 86% des interrogés estiment que travailler dans l’industrie exige de véritables compétences, 70% que l’industrie propose des métiers d’avenir, et 57% recommanderaient à leurs enfants de travailler dans ce secteur.
Ce sondage livre d’autres enseignements, autant d’opportunités pour ouvrir un débat de fond sur notre indispensable renaissance industrielle. Les points les plus critiqués par les Français interrogés sont en effet le faible poids de l’industrie dans le dynamisme économique de la France, la réactivité de notre pays, la politique industrielle menée par le gouvernement, et la législation européenne. Les propos de Chevènement font écho à cette critique : « L’Europe est devenue le mot de ralliement au néolibéralisme avec l’Acte unique en 1985. C’est sur cette base qu’est décidée en 1989 la libéralisation des mouvements de capitaux non seulement en Europe, mais aussi avec les pays tiers. Compte tenu de la place qu’occupait l’Europe alors dans le commerce mondial, environ 40% des échanges, cette décision assurait le triomphe du capitalisme financier mondialisé. » [11]
Mais nos compatriotes attendent que le pouvoir politique remette d’urgence la question industrielle sur le devant de la scène. 75% des interrogés pensent que la politique industrielle française doit être l’un des thèmes majeurs de la campagne présidentielle de 2017, et 61% déclarent que la position des candidats dans ce domaine détermineront le choix de leur vote. Le renouveau industriel relèverait surtout du Ministère de l’Industrie (47%) et de l’Union Européenne (48%), acteur aujourd’hui décrédibilisé. Les CCI doivent être l’interlocuteur des dirigeants d’entreprises industrielles (40%), et les régions l’acteur de référence dans les projets de restructuration des entreprises en difficulté (34%), accompagnés des CCI (32%). [12]
En résumé, la France a le potentiel de reprendre sa place de chef de file mondial : elle possède des champions, et les Français sont optimistes (ils considèrent certaines régions comme des symboles) en plus d’être des partisans du « Made in France » et de considérer l’industrie comme un secteur d’avenir.
Le cabinet EY a cerné le dilemme : « La France suscite plus d’affection que d’adhésion. » Une véritable politique industrielle doit susciter les deux.

***

A ce titre, l’Etat doit jouer le rôle central qui lui revient. L’exemple de Donald Trump bat en brèche toutes les excuses que l’on entend quant aux marges de manœuvre bridées par des législations supranationales. L’Etat, en France, est responsable d’une part essentielle de la crise industrielle et se cantonne à des discours pour défendre son bilan contre les réalités : après la cession extrêmement contestable de la filière énergie d’Alstom ou le refus de livrer des Mistral à la Russie, on a pu voir Manuel Valls se féliciter (« Le rôle de l’Etat c’est d’accompagner le tissu industriel. » [13]) du sauvetage de 1 000 emplois de l’entreprise Altis via son rachat par les Allemands de X-Fab… Une étonnante conception du patriotisme économique… Emmanuel Macron, comme ministre de l’Economie, avait abandonné lui aussi le combat du Made in France engagé par Arnaud Montebourg, « qu’il jugeait trop défensif et protectionniste ». On rappellera à toutes fins utiles que l’Observatoire des Inégalités a dénombré 8,8 millions de pauvres en France avec une croissance d’un million en dix ans [14], et que le Collectif Les morts de la rue a dénombré 454 SDF morts en 2016, un chiffre qu’ils estiment six fois inférieur à la réalité. [15] Les Français ont besoin de défense et de protection. Le Made in France en est un exemple.
L’Etat est le seul acteur légitime pour articuler une action politique industrielle avec les entreprises, défendre la France et promouvoir ses intérêts sur la scène internationale. Les prochaines élections présidentielles, marquées par le séisme Trump et la preuve qu’un pouvoir politique fort dispose de vrais leviers d’action, tombent à point nommé. La question industrielle sera, bien, un enjeu central de la campagne de 2017. Voilà donc l’opportunité de faire des propositions :
• Combattre les carcans de l’Union Européenne. Que l’essentiel des marchés publics soient réservés aux PME ! Cela va à l’encontre des règles européennes, « qui interdisent de favoriser les entreprises nationales ». Profitons du contexte du Brexit, qui n’a nullement pénalisé les entreprises anglaises. Rappelons que le plan Sarkozy de consolidation des banques (360 milliards d’euros) durant la crise financière de 2008 était en totale infraction avec les traités européens. Il s’est imposé sans que la Commission européenne exprime de résistance.
• Déplacer le pouvoir vers le Conseil européen pour ne plus laisser le pouvoir aux fonctionnaires de la Commission.
• Soutenir l’investissement dans l’appareil de production (via une réforme de la fiscalité et la BPI France), mettre l’accent sur la formation professionnelle et tripler le nombre d’apprentis du collège à l’université : faciliter la mobilité des salariés, donc leur employabilité ; élever le niveau de qualification ; former tout le monde au numérique, comme le propose le think tank La Fabrique, co-dirigé par Louis Gallois. [16]
• Le « Made in France » est un atout : revalorisons le patriotisme économique, mettons-le sur le devant de la scène afin de redynamiser nos exportations : « Nos exportations sont de 450 milliards d’euros contre 1 200 milliards d’euros pour l’Allemagne. Politiquement, notre capacité d’initiative semble éteinte. Voir l’Ukraine et le Moyen-Orient. » (Chevènement) Jusqu’à présent, les querelles politiques internes sont responsables de cet échec : la mission gouvernementale de 2013 pour promouvoir l’image et les produits français à l’étranger a échoué simplement en raison de mauvaises relations entre Matignon et le ministère du Redressement productif ! Mais heureusement, la French tech, lancée au même moment pour les start-up du numérique, a mieux réussi : « En octobre, Nicolas Dufourcq, président de Bpifrance, a donné le coup d’envoi de la French fab pour promouvoir la richesse du tissu industriel. » [17]
• Reconstruire un Etat-stratège en phase avec les mutations multiples de l’industrie (usine 4.0, impression 3D, Big Data, robotisation…). Il est impensable que la France n’ait envoyé aucun représentant politique au Congrès mondial de l’énergie, à Istanbul, en octobre 2016 !
• Porter un discours fort sur l’industrie mais qui sache parler à nos compatriotes. Comme le relevait le sondage Opinion Way, les termes de l’univers industriel restent méconnus auprès d’une écrasante majorité d’entre eux. On peut ainsi en déduire qu’il existe un décalage entre l’évolution de l’industrie et l’appréhension qu’en ont les Français ; dès lors, comment les impliquer et leur demander de se sentir solidaires des entreprises ?
Deux choix s’offrent à nous. Poursuivre notre déclin industriel et rejoindre définitivement le rang des puissances moyennes, tout en contemplant toujours plus d’entreprises et de salariés lutter désespérément pour maintenir leur activité quand le pouvoir politique laisse l’économie financière délocaliser et faire pression sur les bas salaires. Ou alors, imprégnés des Mémoires d’espoir du général de Gaulle, renouer avec l’intérêt supérieur de la France et de nos compatriotes, retrouver notre rang et nous appuyer sur un pouvoir politique fort et volontaire afin de redonner sa grandeur à la France et des emplois à nos compatriotes.

 

Notes :

[1] https://rea.revues.org/4466

[2] http://lekiosque.finances.gouv.fr/fichiers/Etudes/tableaux/EE_30.pdf

[3] http://www.ey.com/fr/fr/issues/business-environment/ey-barometre-de-l-attractivite-france-2016

[4] http://www.ey.com/fr/fr/issues/business-environment/ey-barometre-de-l-attractivite-france-2016#france 

[5] http://www.lemoniteur.fr/articles/touches-en-france-les-majors-du-btp-misent-sur-l-export-27638178

[6] http://www.leparisien.fr/economie/contrat-des-371-rer-pour-alstom-du-travail-pour-10-000-personnes-en-france-11-01-2017-6554796.php

[7] http://www.cf2r.org/images/stories/RR/rr13.pdf 

[8] http://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/le-suicide-des-agriculteurs-multiplie-par-trois-en-2016_1870489.html 

[9] http://www.uic.fr/Industrie-chimique/Chiffres-cles 

[10] http://www.marianne.net/apres-affaire-du-famas-veritable-scandale-armement-made-in-france-100246672.html

[11] http://www.latribune.fr/economie/france/j-p-chevenement-en-france-tous-les-elements-d-une-politique-industrielle-ont-disparu-625689.html 

[12] http://fr.slideshare.net/contactOpinionWay/sondage-opinionway-pour-opeo-les-franais-et-la-politique-industrielle-68511227

[13] http://www.gouvernement.fr/le-role-de-l-etat-c-est-d-accompagner-le-tissu-industriel 

[14] http://www.inegalites.fr/spip.php?article270

[15] http://www.mortsdelarue.org/spip.php?article14

[16] http://www.usinenouvelle.com/article/la-politique-industrielle-dont-la-france-a-besoin-selon-la-fabrique-de-l-industrie.N467628

[17] http://www.usinenouvelle.com/les-assises-de-l-industrie/