Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Mars 2017

En novembre 2014, le CREDOC publiait une étude soutenant que les Français « sont de plus en plus attachés au Made in France » [1]. A une écrasante majorité, les Français sont prêts à payer plus cher pour acheter français : cet acte, « une façon d’être patriotes et de soutenir l’emploi en France » [2], appuie l’industrie nationale de qualité, mais il est aussi écologique, en limitant le nombre des transports et les grandes distances. En novembre 2017, se tiendra durant trois jours la 6ème édition de la MIF Expo, le salon des produits Made in France, avec 450 exposants de tous les secteurs professionnels et des partenaires tels que la Chambre de Commerce et d’Industrie, le label Origine France Garantie (cf. infra) ou les Chambres de Métiers et de l’Artisanat [3]. Le dogme du libre-échange et de la « société liquide » dénoncée par Zygmunt Bauman peut donc tenter de chasser le naturel, celui-ci revient au galop : les Français sont attachés au roman national et à leur pays, qu’il s’agisse des « petites patries », ces régions historiques défendues par Pasolini dans ses Ecrits corsaires, ou de la nation dans son ensemble. Régulièrement, le monde politique prend une piqûre de rappel, et s’enferme le plus souvent dans le déni. Être patriote relève pourtant du bon sens. Il n’est pas question ici d’un patriotisme caricatural et belliqueux, mais de ce « patriotisme ordinaire » dont parlait déjà George Orwell, dont 1984 est cité à tout bout de champ – jusqu’à être vidé de son essence – pour mieux délaisser ses réflexions politiques. Pour le célèbre auteur anglais, le patriotisme est un socle commun, comme il l’écrivit à plusieurs reprises (on retiendra sa formule « De droite ou de gauche, c’est mon pays ») soulignant que le peuple possède cette décence ordinaire (common decency) dont le fait que le patriotisme est « en cas de besoin […] plus fort que le sentiment de son intérêt personnel » [4].
Cependant, il s’agit de sondages, qui reflètent la volonté des interrogés, mais qui ne se traduisent pas forcément par des passages à l’acte. Le fort taux de chômage qui frappe notre pays, la stagnation des revenus et la croissance de la pauvreté n’aident pas les consommateurs « patriotes ». La crise de 2008 est aussi passée par là, rappelait Le Figaro : « La baisse du pouvoir d’achat […] oblige désormais [les Européens] à comparer les prix plus qu’en 2009 (85% des Français sont dans ce cas), à négocier (59% des Français) et à acheter « malin » (78% des Français) en privilégiant promotions et achats « low-cost ». La consommation alternative prend d’ailleurs de l’ampleur : 6 personnes sur 10 revendent elles-mêmes des objets et 66% achètent des produits d’occasion. » En corollaire, les acheteurs potentiels passent moins de temps dans les magasins et cherchent à faire au plus vite [5]. Le bien occulte le lien entre les individus. Et pourtant, le Made in France reste populaire. Un sondage Ifop de 2011 relevait même que 92% des Français interrogés réclamaient un label plus exigeant que le Made in France, par exemple le label Origine France Garantie.
La distinction peut sembler anodine. Elle est de taille, et doit, en même temps que la politique industrielle – à laquelle elle est directement liée – faire l’objet d’une réflexion politique et économique appropriée. Que recouvre vraiment l’appellation Made in France ? Les aliments doivent indiquer leur origine, mais en-dehors de ce secteur, ce n’est pas une obligation. La règle d’origine non préférentielle prévoit par exemple qu’ « une chemise confectionnée en France à partir de tissu chinois pourra revendiquer l’origine française » [6]. Est-ce vraiment ce que défendent nos compatriotes en plébiscitant le Made in France ? Défend-on vraiment l’emploi français en confectionnant chez nous une chemise avec du tissu chinois ?
Le 100% Français est évidemment illusoire. Mais la richesse et la renommée des régions de France ne se limitent pas aux produits locaux alimentaires. Cette renommée reste une référence pour les étrangers. Selon Muriel Grisot (de la Direction générale des entreprises), le Made in France représenterait la tradition, l’authenticité, l’art de vivre français – la fameuse « French Touch ».

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Que recouvre exactement le label Made in France ? Trois critères, rappelle Muriel Grisot : si le produit subit une transformation substantielle, celle-ci doit se produire sur le territoire français ; ce produit doit, par ce fait, acquérir une véritable valeur ajoutée ; le prix doit traduire cette valeur ajoutée apportée en France. En sus, on trouve trois niveaux de labellisation : le label conforme au simple cadre réglementaire qui incorpore les trois éléments précités ; une marque, une gamme, ou une marque collective dans une démarche collaborative, par exemple sous le patronage d’une fédération professionnelle (avec un règlement ou une charte) ; l’intervention d’un organisme-tiers qui va auditer l’entreprise et vérifier que les produits répondent au référentiel mis en place. Des contrôles sont prévus pour éviter les abus, de la Direction générale des douanes (DGDDI) et la Direction générale de la répression des fraudes (DGCCRF).
Acheter Made in France, ce n’est donc pas forcément acheter un produit exclusivement français. Les critères présentés plus haut sont assez souples pour les entreprises, qui peuvent choisir de labelliser leur produit tout en remplissant les conditions exigées simplement a minima – les fraudes peuvent entraîner jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amendes. En outre, le consommateur peut se trouver induit en erreur. A l’heure des enjeux croissants de l’e-réputation, le Made in France risque alors d’être rapidement discrédité et de devenir un fourre-tout ouvert à l’opportunisme, un peu comme le bio dont la moitié des Français interrogés ignorent que ce type d’agriculture utilise des pesticides [7].
Une politique qui valoriserait le Made in France auprès de nos compatriotes gagnerait à les informer sur l’existence d’autres initiatives plus exigeantes et mieux définies quant à la part d’origine française du produit. On en mentionnera trois.
Le label Origine France Garantie en est un exemple. Son slogan : « Fédérer les entreprises, valoriser les savoir-faire, informer le consommateur » et semble, d’après un sondage Ipsos de juin 2016, avoir la confiance des Français. Il vise notamment à faire connaître les entreprises qui fabriquent en France, mais en étant plus exigeant qu’une simple mention Made in France. Tous les secteurs sont concernés, et la certification est réalisée par un organisme indépendant, au travers de procédures exigeantes. Le label doit cumuler deux critères pour être obtenu : entre 50 et 100% du prix de revient unitaire est français, et le produit prend ses caractéristiques essentielles en France [8]. Les exigences des sept étapes de la démarche de certification garantissent le sérieux des entreprises reconnues [9] et ne peut que tirer notre savoir-faire et la qualité française vers le haut.
En deuxième lieu, le label EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant, créé en 2005), distinction d’Etat financée par ce dernier et créée par les pouvoirs publics est « associée à la reconnaissance des savoir-faire d’exception […] souhaite valoriser les entreprises d’excellence française afin d’en favoriser la croissance. » [10] Le label concerne les artisanats et les industries manufacturiers « maîtrisant des savoir-faire rares », héritages culturels de la richesse technique et de la créativité de nos compatriotes. L’hyperconsommation et la dématérialisation nous font malheureusement bien souvent oublier des domaines comme l’orfèvrerie, les tailleurs de pierre ou les souffleurs de verre, des métiers pourtant autrement plus exigeants que le lancement d’un nouveau hashtag sur les réseaux sociaux. L’industrie peut également obtenir ce label qui dans ce cas « identifie les solutions technologiques de pointe, la propriété intellectuelle à très haute valeur ajoutée et la sauvegarde de fabrication traditionnelle ». [11] A l’instar du label Origine France Garantie, l’EPV est un gage attractif de la qualité française et un outil de valorisation de nos entreprises face à la concurrence des autres pays.
Enfin, on se penchera avec profit sur les organisations qui défendent et représentent les entreprises familiales longue durée. On en citera deux. Le label Entreprises Familiales Centenaires (EFC), dédié aux entreprises françaises, met en avant l’ancienneté comme gage de valeur ajoutée, d’authenticité et de sécurité. L’organisation regroupe les entreprises passées dans les mains d’une même famille depuis au moins quatre générations. Pour expliquer cette réussite, l’EFC met en avant quatre facteurs : le modèle managérial (fait notamment d’adaptation et de remise en cause), six caractéristiques particulières propres à ce type d’entreprise (responsabilité personnelle importante, volonté de pérennité, capacité d’évolution, vision stratégique pragmatique, mobilisation exceptionnelle lors des crises, et valeurs exclusives), volonté d’exploiter le « capital ancienneté », et un savoir-faire souvent unique. [12] Le plus vieux membre est Château d’Arlay, producteur de vin de Jura et dont l’existence remonte à 1237. [13] La seconde organisation, dont Baptiste Rappin nous avait déjà parlé, est très fermée et comprend quarante-six entreprises familiales de divers pays d’Europe et du Japon. Les Hénokiens regroupent des entreprises bicentenaires, dont la plus ancienne, la japonaise Hoshi, date de 717. [14] Mais même internationale, cette association démontre que la pérennité d’un savoir enraciné et familial possède d’indéniables atouts : « S’ils ont des ancêtres légendaires, les Hénokiens, en pleine réalité économique, dirigent leurs entreprises entre modernisme et tradition. Entre savoir-faire transmis et innovation voire diversification ; avec talent. Ne pas s’endormir sur ses lauriers, faire toujours mieux que les générations précédentes, telle est la règle de ces descendants qui ne cessent de monter. Mais la puissance d’une entreprise n’est pas un critère pour devenir Hénokiens, on privilégie, en effet, la solidité. C’est ainsi que l’on trouve des entreprises de tailles très différentes, des noms célèbres et d’autres moins connus du grand public. » [15] A souligner : une cinquantaine de conseils que donnent les Hénokiens pour préparer à l’avance la transmission d’une entreprise familiale. [16]

 

Notes :

[1] http://www.credoc.fr/pdf/Rapp/R315.pdf

[2] http://www.dailymotion.com/video/x2uzxyh_le-made-in-france-par-muriel-grisot_news

[3] http://www.mifexpo.fr/ 

[4] Orwell (George), Écrits politiques.

[5] http://www.lefigaro.fr/conso/2015/02/06/05007-20150206ARTFIG00010-la-crise-a-fortement-modifie-la-consommation-des-menages-europeens.php

[6] http://www.economie.gouv.fr/vous-orienter/particulier/consommation/quest-quun-produit-made-in-france 

[7] http://alerte-environnement.fr/2016/03/23/un-francais-sur-deux-ignore-que-lagriculture-biologique-utilise-des-pesticides/

[8] http://www.originefrancegarantie.fr/le-label-origine-france-garantie/pourquoi-un-label-origine-france-garantie/ 

[9] http://www.originefrancegarantie.fr/comment-obtenir-le-label/demarche-de-certification/

[10] http://www.patrimoine-vivant.com/fr/excellence-francaise-clairement-identifiee-label-epv

[11] http://www.patrimoine-vivant.com//fr/metiers-d-art-gastronomie-industrie-avantages-label-epv

[12] http://www.efc-centenaires.fr/qui-sont-efc 

[13] http://www.efc-centenaires.fr/membres/chateau-arlay 

[14] http://www.henokiens.com/content.php?id=51&id_membre=26&lg=fr

[15] http://www.henokiens.com/content.php?id=4&lg=fr

[16] http://www.henokiens.com/content.php?id=6&lg=fr