Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Mars 2017

L’industrie est la clé sans exception de la puissance des grandes nations. Moteur de la recherche, du progrès et des exportations, ancrage social dans les territoires, facteur de souveraineté, l’industrie est une politique nationale qui s’incarne dans des objets mythiques.

Trump l’a bien compris et sa priorité est bien de relocaliser l’industrie américaine, alors que cinq millions d’emplois manufacturiers ont été perdus depuis 2000. Qui peut le lui reprocher ? Issu d’un courant de contestation de l’idéologie du progrès qui a ses racines à droite comme à gauche[1], le président américain est un pragmatique. Dans son essai, Great Again, il se range dans le camp du patronat industriel contre le patronat financier. Dans sa campagne, il a fustigé les accords du libre-échange comme le TAFTA et annoncé qu’au premier jour de son mandat, il sortirait les Etats-Unis du Traité transpacifique au profit d’accords commerciaux bilatéraux qui ramèneront l’emploi industriel sur les terres américaines. La nomination de Robert Lighthizer, un ancien de l’ère Reagan opposé au libre-échangisme, au poste de représentant au Commerce extérieur, traduit cette orientation conforme à l’observation des faits : le multilibéralisme est mort depuis l’échec du cycle de Doha comme la « mondialisation heureuse », expression favorite des bisounours.
L’Alena, traité qui lie les Etats-Unis, le Canada et le Mexique a également subi les foudres de Trump parce qu’il « permet à Général Motors et Ford de fabriquer au Mexique et d’importer aux Etats-Unis hors-taxes ».

Trump compte s’extraire de l’accord de Paris signé à la COP21 et retourner massivement aux énergies fossiles ainsi qu’en sécurisant les importations au travers d’alliances stratégiques. Il a nommé le PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson, dont l’expérience sera précieuse pour reprendre la main face aux Chinois « qui raflent depuis 10 ans toutes les opportunités de l’Afrique à l’Amérique du Sud en passant par les USA eux-mêmes ». Trump entend annuler les restrictions qu’Obama avait mises en place pour ces énergies et relancer le projet d’oléoduc Keystone XL. A cette fin, il a nommé le climato-sceptique Scott Pruitt. Pour rapatrier ces emplois, Trump rappelle le primat du politique. Depuis son élection, il est intervenu à Indianapolis où Carrier ne supprimera que 1 000 postes au lieu de 2 000 ; par un tweet, Trump annonce que le patron de la japonaise SoftBank est prêt à investir 50 milliards de dollars aux Etats-Unis, ce qui pourrait créer 50 000 emplois ; Trump a continué avec Sprint, opérateur de téléphonie américain et filiale de ce groupe japonais, qui rapatrierait 5 000 emplois aux Etats-Unis. Trump s’est aussi attaqué à General Motors, et c’est Ford qui a cédé et annulé la construction d’une usine au Mexique. C’est encore Fiat Chrysler qui annonce investir un milliard de dollars dans des usines du Michigan et de l’Ohio au lieu du Mexique, créant 2 000 emplois dans ces Etats de la Rust Belt dévastée par la désindustrialisation. Trump a convaincu Jack Ma, le patron du poids lourd chinois du e-commerce Alibaba qui va créer un million d’emplois aux Etats-Unis en cinq ans. C’est encore l’un des patrons les plus hostiles à Trump qui annonce qu’Amazon s’engageait à créer 100 000 emplois. A son tour, le PDG de Lockeed Martin annonce la création de 1800 emplois au Texas et des milliers d’autres dans 45 Etats américains. Puis c’est Walmart, et 10 000 emplois supplémentaires, avant que cèdent à leur tour General Motors et Hyundai qui décident d’investir des milliards de dollars dans les prochaines années…

Promouvoir des accords bilatéraux au détriment d’une idéologie libre-échangiste, imposer aux entreprises mondialisées d’investir dans le pays qui les a vues naître et les a soutenues fiscalement, délivrer un message de volontarisme aux exclus du progrès, voilà la singulière leçon de patriotisme économique que nous donne un président iconoclaste. L’effroi saisit les chancelleries européennes. C’est le moment pour la France de reprendre la main et de construire de Vancouver à Vladivostok de nouvelles relations de puissance avec ses amis naturels.

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Depuis son investiture, Trump n’a pas dévié. Dès le 23 janvier, il annonça le retrait des Etats-Unis du Traité Transpacifique qu’Obama tentait d’imposer depuis plusieurs années, en soulignant que ce TPP « violait » les intérêts des travailleurs américains. A l’égard des entreprises qui jouent le libre-échange contre les travailleurs, il poursuit sa « Twitter-diplomatie », comme la nomme Jacques Sapir. Le 20 janvier, jour de son investiture, il publia d’ailleurs sur ce réseau un tweet présentant son action : « Nous suivrons deux règles simples : acheter américain et embaucher américain ». Le 24 janvier, il informait d’une rencontre avec les constructeurs automobiles (dont les PDG de Ford et de General Motors) pour la construction et la vente de voitures sur le sol américain. Le 16 février, Trump signait un décret défaisant les mesures prises par Obama à l’encontre de l’industrie du charbon (qui avait entraîné plusieurs milliers de pertes d’emplois dans les zones concernées). Le lendemain, il rencontra Boeing pour parler emploi.

Sur le plan international, en dépit du limogeage du conseiller à la sécurité Michael Flynn, Trump entend collaborer avec Vladimir Poutine pour lutter contre le fondamentalisme islamique, annonçant ainsi la conclusion de nouvelles alliances.

Certains ne l’entendent pas de cette oreille. Une fois de plus, c’est George Soros qui s’est érigé en chevalier blanc de la lutte anti-Trump, qualifiant le président élu d’apprenti-dictateur et s’est plaint, lors du forum de Davos, d’avoir perdu un milliard de dollars en ayant parié sur la défaite du candidat populiste – selon Forbes, George Soros continue néanmoins de peser 25,2 milliards de dollars. Sa conception de la démocratie est singulière, d’ailleurs : Soros est lié à plus de 130 organisations de la « Women’s March » de Washington… De quoi faire réfléchir sur la spontanéité de cette initiative.

Mais la vraie question est celle-ci : quelle est la marge de manœuvre dont disposera le nouveau président ? Ses pouvoirs lui permettront par ailleurs de passer par les « signing statements », c’est-à-dire les ordres exécutifs présidentiels, qui lui donnent une certaine souplesse par rapport aux actes législatifs : « La déclaration présidentielle, jointe à l’acte de promulgation de la loi, a généralement pour effet de modifier substantiellement cette dernière ». Le Président peut ainsi « émettre des réserves sur le texte et […] ne pas appliquer loyalement les lois qu’il a lui-même promulguées. […] En ce qui concerne la future présidence de Donald Trump, rien ne l’empêchera de s’inscrire dans la voie tracée par ses prédécesseurs et d’avoir recours à cette pratique limitative du contrôle des Chambres sur l’action présidentielle, en lui permettant ainsi de ne pas être soumis à certaines dispositions de lois que les présidents antérieurs ont signées en émettant des réserves ou que lui-même aura promulguées, en recourant à des « signing statements ». » [2] Obama avait par exemple signé plus de 260 ordres exécutifs sans majorité au Congrès, dans les domaines du travail, du climat ou de l’immigration. Mais la démocratie juridique américaine est complexe : pouvoirs et contre-pouvoirs peuvent s’équilibrer jusqu’au blocage. Et le blocage conduit au compromis. Est-il accessible ? Et dans quels domaines ? C’est l’opinion publique, qui en suivant ou en rompant avec Trump, a les clés du compromis…

Bernard CARAYON
Président de la Fondation Prometheus

 

Notes :

[1] Cf. l’essai de Lasch (Christopher), Le seul et vrai Paradis.

[2] http://www.mondialisation.ca/les-pleins-pouvoirs-du-president-etasunien/5557933