Un autre regard sur la mondialisation et l'industrie

Président :
Bernard Carayon
(Ancien député UMP du Tarn)

Vice-Président :
Jean-Michel Boucheron
(Ancien député PS d'Ille et Vilaine)

Mars 2017

Intervention de Bernard Carayon pour le Cercle Pouchkine (08 février 2017)

Bernard Carayon – M. L’Ambassadeur, M. Le Ministre, Mesdames et Messieurs, les relations avec la Russie sont tissées de passion et de raison, comme toutes les relations de puissance. Nous appartenons à une même civilisation. Nos racines chrétiennes nous rapprochent. Vous avez été évangélisés par les grecs, nous avons été colonisés par les romains : notre histoire puise en quelque sorte aux mêmes sources. Et puis nous sommes proches par l’histoire. Les philosophes des Lumières ont influencé la mode et l’activité intellectuelles en Russie. Voltaire a été un porte-parole de la russophilie à Paris alors même que la Cour était plutôt russophobe. Quelques guerres nous ont opposés. Nous français, nous avons des souvenirs de batailles victorieuses : Austerlitz, Eylau, Friedland. Et souvenez-vous aussi des cosaques à Paris, mieux accueillis aux Champs-Elysées que dans le quartier populaire du Faubourg Saint-Martin. Les élites sont toujours prêtes à collaborer ! Nos relations ont été cordiales au moins jusqu’en 2012, à l’exception du « coup de poignard dans le dos » comme le traité de Brest-Litovsk signé par les bolchéviques et les Empires Centraux. Ce qui nous rapproche aussi, c’est le sens de l’Etat et c’est ce qui nous distingue fondamentalement d’autres pays européens qui ne sont, de fait, que des sociétés.

Une alliance se nourrit bien de passion et de raison, comme un mariage. Parce que la Russie est une grande puissance énergétique mondiale, et alors que nous avons, nous Européens et nous Français en particulier, des besoins constants et croissants, nous devrions mieux résoudre nos problèmes d’approvisionnement avec un pays qui partage la même vision de ce qu’est une civilisation. Surtout, nous avons le même ennemi : l’ennemi islamiste, qui est à la fois à nos portes et chez nous. Cet ennemi, il faut l’éliminer ensemble. Nous avons des problèmes géopolitiques avec la Chine. Nous n’avons aucun intérêt à repousser la Russie vers la Chine, alors que la Russie fait le pont entre deux mondes.
Nous devons être lucides sur l’état du Monde. La même vision des Etats-Unis doit s’imposer. Deux pays à forte tradition de souveraineté comme les nôtres ne peuvent s’accommoder de l’impérialisme américain, d’autant plus que cette puissance militaire a reculé devant ses responsabilités, notamment au Proche-Orient. Nous ne pouvons plus nous satisfaire de la domination du soft-power, de la domination monétaire – sans doute est-il temps de songer à une alternative au dollar – d’une domination juridique, qui s’exprime par l’insupportable extraterritorialité du droit américain, d’une domination technologique, d’une domination financière, d’une domination aussi dans les relais médiatiques. Bref, nous Français et Russes ne devons plus être les idiots utiles au service de ceux qui bafouent nos intérêts au nom de leurs valeurs. Zbignew Brzezinski, Américain et Démocrate, ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter, disait :

« Dans la terminologie abrupte des empires du passé- les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives. ».

Il y a trois sujets de conflit avec la Russie, qui justement nous rapprochent : d’abord, on conteste à la Russie ses « sanctuaires ». Les Français savent ce que sont des sanctuaires. Je ne parle pas de cimetières, mais de ce qui constitue une force : pour nous, il s’agit de notre ancien Empire colonial et de notre influence au Maghreb. Les Américains ont eux-mêmes leur propre arrière-cour : le Mexique, le Canada. Le premier sanctuaire contesté à la Russie, c’est le pétrole. Poutine a repris la main sur ce secteur au début de son mandat en reconquérant les moyens d’une rente légitime pour l’Etat russe. Deuxième sanctuaire, la Crimée : son rattachement à la Russie a entraîné des conséquences disproportionnées sur nos échanges. Repensons à la Serbie, au Kosovo, aux interventions sans résolution du conseil de l’ONU. Combien de pays ont-ils reconnu le Kosovo ? Trois membres permanents du Conseil de sécurité et 109 pays-membres de l’ONU. Mais en Europe, on compte toujours plusieurs opposants : Chypre, l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie, ainsi que l’ensemble des membres de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) : Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Moldavie, Tadjikistan, Ukraine et Russie. Mesdames et Messieurs, le droit à l’autodétermination obtenu par référendum est-il à géométrie variable ? L’Ukraine a plombé le partenariat stratégique engagé entre la Russie et l’Europe. La question de la Géorgie et de l’Arménie enfin, nécessitent que les occidentaux se rapprochent de la Russie.

On donne des leçons démocratiques à la Russie comme si elle était le mauvais élève de la classe occidentale. Elle est en quelque sorte sommée, ce qui est choquant, de donner des gages à la bonne conscience internationale, gouvernée pour l’essentiel par des ONG étrangères américaines ! On est bien plus sévère avec le président Poutine qu’on ne l’était avec les dirigeants soviétiques ou qu’avec Mao Zedong. Faut-il être plus tolérant avec les monarchies du Golfe qui pratiquent la Charia et financent le terrorisme, ou les pays africains sous influence anglo-saxonne, où règnent à la fois népotisme et corruption sans jamais qu’on ne leur demande des comptes ? En réalité, la Russie de Vladimir Poutine est devenue une cible parce qu’elle représente tout ce que déteste le mainstream occidental. Vladimir Poutine défend la souveraineté de son pays, ce qui est insupportable pour ceux qui font de l’abolition des frontières une nécessité à la fois morale et économique. Cette conduite de l’Etat est inspirée par la prévalence du politique sur l’économie. La Russie raisonne en puissance. Mais c’est insupportable pour les libre-échangistes qui ne reconnaissent pas les vérités qui leur sont extérieures.
Enfin, crime parmi les crimes, la Russie est une société multiethnique qui a réussi ce qu’on appelle l’assimilation.

Bref, restaurer l’Etat et la souveraineté de la Nation, voilà l’enjeu atteint par la Russie et qui doit être aussi le nôtre. C’est le sens de la candidature chez nous du candidat de la droite, François Fillon, contre lequel se liguent les vertus outragées.
Quelles pistes alors ? D’abord, affranchissons-nous des tabous. Les affaires du continent européen ne regardent pas les Etats-Unis. Nous sommes des alliés et non des vassaux. L’Europe ne se mêle pas de l’arrière-cour américaine, en particulier de leurs problèmes migratoires. Que les américains nous laissent tranquilles ! Ouvrons les yeux sur le rôle des ONG étrangères qui ont fait du combat contre les souverainetés nationales leur leitmotiv. Exigeons une transparence totale sur leur financement. Lançons en quelque sorte l’alerte, nous aussi. Autre piste : l’économie stratégique nous rapproche. La Russie a compris avec Poutine ce qu’était une industrie stratégique, une industrie porteuse d’emploi et de richesse, mais aussi de puissance et d’influence. Cette vision est totalement absente du discours européen et de la vulgate exprimée par la Commission européenne. Nous devons avoir ainsi une approche commune dans un certain nombre de secteurs stratégiques. Prenons un exemple. Vous savez que la conception des micro-processeurs est dominée par les entreprises américaines. Or, l’Europe et la Russie disposent d’importants atouts en recherche mathématique, parmi les meilleurs au monde, qui nous permettraient de fabriquer des micro-processeurs pour rompre avec cette dépendance. Concevons un pôle de compétitivité international virtuel.
Troisième piste : la jeunesse. Il faut multiplier les programmes d’associations entre les universités et les grandes écoles russes et françaises. Il faudrait créer un institut franco-russe stratégique dont les commandes seraient confiées à des chercheurs et des étudiants, qui cibleraient leurs travaux sur ce qui nous rassemble plutôt que ce qui peut nous opposer, en particulier, les sujets de veille géopolitique, l’élaboration des normes techniques et juridiques qui peuvent peser sur les entreprises. Autre idée, créer un réseau de « young leaders », pour former à nos intérêts et nos valeurs les jeunes élites. Confions à des jeunes chercheurs et des jeunes étudiants la création d’un observatoire, pour faire prévaloir nos désirs de transparence sur les ONG.
En guise de conclusion, j’aimerais dire ceci. Partout, le peuple exprime sa volonté d’un retour aux frontières, seules garantes de la cohésion sociale, de l’unité nationale, du respect de l’identité et de nos racines. Bref, c’est la revendication de la souveraineté. Ce n’est pas un retour aux origines mais un retour aux libertés. Quand le progressisme est une régression, le seul progrès qui vaille est la liberté. Merci à tous.

 

Complément : question posée à Bernard Carayon sur l’hébergement des données personnelles :

Bernard Carayon – Pour l’hébergement des données personnelles, j’aime autant que cela soit en France plutôt qu’en Russie ! Sur la question de l’extraterritorialité du droit américain, il y a des moyens de s’y opposer. J’étais parvenu, en faisant voter en 2012 dans les derniers jours de la session parlementaire une loi sur le secret des affaires qui comportait un dispositif juridique permettant de s’y opposer. Cela s’était obtenu de longue lutte, contre l’avis du Quai d’Orsay qui ne voulait pas se fâcher avec les américains. Quand la nouvelle majorité a repris ce texte en l’amendant, elle a supprimé cette disposition, dans une optique de soumission à notre concurrent américain. Mais il est possible, par la voie législative, d’adopter des mécanismes de contournement de ces obstacles.
Pour l’aspect économique, il n’y a pas d’autre moyen que de s’affranchir du dollar comme monnaie d’échange.
Sur la cybersécurité enfin, quand on a en France et en Russie des mathématiciens qui sont parmi les meilleurs au monde, nous avons les ressources pour trouver des alternatives dans les domaines du Cloud notamment. C’est à nous d’avoir un jour une agence commune ou un partenariat. C’est un domaine d’émancipation, pas seulement technologique et scientifique mais aussi culturel. On ne peut pas accepter l’hégémonie, car elle nous soumet à ses prix et ses obligations.